Egypte : entre rebond économique et investissements pharaoniques

Egypte : entre rebond économique et investissements pharaoniques

Malgré quelques signes de faiblesse les années passées et la multiplication des actes terroristes dans le Sinaï, l’économie égyptienne repart à la hausse en 2015. Symbole d’une nation qui investit et entreprend de nouveau, le « nouveau canal de Suez » a été inauguré le 6 août dernier.

 

L’Egypte est plus que jamais la nation des entreprises pharaoniques. En mars dernier, depuis la station balnéaire de Charm el-Cheikh que baigne la Mer Rouge, dans le sud du Sinaï, le président Abdel Fattah al-Sissi annonçait l’érection de « la cité idéale du XXIème siècle ». « Douze fois plus étendue que Manhattan et sept fois plus que Paris intramuros », d’après les concepteurs émirati du groupe Capital City Partners, cette « smart city » ultra-connectée devrait voir le jour d’ici cinq ans, à quelques dizaines de kilomètres du Caire.

 

Prévue sur une étendue désertique de 700 km2 et conçue pour désengorger la capitale égyptienne, elle comprendra, entre autres gratte-ciels, des quartiers résidentiels, des zones commerciales et de nombreux espaces verts. Coût du projet : près de 50 milliards de dollars. Preuve, s’il en fallait une, que la nation des pharaons se porte bien en ce début de XXIème siècle.

 

L’Egypte s’enfonçait jusqu’alors inexorablement dans un marasme politico-économique, dont la présence croissante d’un terrorisme endémique n’était que le point d’orgue allégorique. L’ancien pays chantre du panarabisme a en effet récemment connu une traversée du désert mouvementée : chômage massif des jeunes, inflation galopante, suppression de l’aide américaine allouée annuellement depuis 2013 – à hauteur de 25 milliards de dollars, etc. Le maréchal al-Sissi, élu à la présidence de la République égyptienne en mai 2014, commençait à essuyer les critiques de certaines franges de la population qui ne percevaient pas le rebond économique annoncé.

 

La traversée du désert

 

La crise de 2011, ou « révolution du 25 janvier », qui a vu se succéder de nombreux affrontements avant d’aboutir à la démission du président honni Moubarak, a effectivement eu d’importantes répercussions sur l’économie égyptienne. Plus précisément sur la balance commerciale du pays. Malgré le volume des échanges commerciaux qui a atteint à cette époque un niveau historique (85,9 milliards de dollars), son solde se dégrade à partir de 2013 avec une baisse de 9,8 % pour atteindre seulement 33,5 milliards de dollars. Les exportations de biens diminuent alors de 3,2 % à 26,1 milliards de dollars, tandis que les importations de biens augmentent de 3,7 % à 59,8 milliards de dollars.

 

Une chute significative de la balance commerciale qui s’explique par la situation énergétique du pays. Comme le note Guillaume Devaux, attaché auprès de la Direction générale du Trésor (DGT), dans la Lettre économique d’Egypte n° 48 de mai 2015, « le creusement du déficit commercial s’explique par la situation énergétique de l’Egypte, devenue importatrice nette d’hydrocarbures ». La hausse des importations pétrolières (+ 9,3 %) entre 2013 et 2014 représente en effet plus de la moitié de la hausse totale des importations.

 

« La situation économique n’a jamais été aussi favorable depuis quatre ans »

 

« Le fait est que, malgré les problèmes qui demeurent, tel le déficit externe, la situation énergétique ou la disponibilité en devises, la situation économique n’a jamais été aussi favorable depuis quatre ans », affirme Franc Sécula, directeur du service économique de l’Ambassade de France en Egypte. De nombreux voyants sont ainsi au vert, au premier rang desquels celui de la croissance, qui affiche une hausse de 5,5 % au premier semestre 2015 – contre 1,2 % entre 2013 et 2014 à la même période de l’année. D’après Guillaume Devaux, « la progression du taux de croissance résulte d’une hausse de la consommation finale (+ 5,2 %), due à l’accélération de la hausse de la consommation des ménages (+ 4,9 %) et des administrations (+ 7,7 %). »

 

Ce dernier mentionne également la reprise de l’investissement (+ 10,6 % au premier semestre 2015), qui a fortement soutenu la formation brute de capital fixe (+ 9,2 %), pour expliquer la bonne santé économique de l’Egypte. Le 12 mars dernier, le président al-Sissi signait à ce titre le décret-loi dit « paquet législatif sur l’encouragement de l’investissement », modifiant ainsi la réglementation en vigueur.

 

Le « nouveau canal de Suez », symbole d’une conjoncture économique favorable

 

L’un des marqueurs francs de la reprise économique égyptienne n’est autre que le secteur touristique. Réellement amputé ces dernières années, le tourisme fait partie, sur la période 2014-2015, des plus fortes hausses du taux de croissance (+ 53 %), avec les secteurs manufacturier (+ 17,2 %) et bâtiment et construction (+ 9,5 %). Un autre pan de l’économie du pays affiche une bien meilleure santé que précédemment : les revenus du canal de Suez ont augmenté, en mai 2015 par rapport à la même période l’an dernier, de 7,2 %. Une tendance à la hausse qui se répètera assurément dans les années à venir.

 

C’est en tout cas le vœu formulé par Abdel Fattah al-Sissi lors de l’inauguration, le 6 août dernier, du nouveau canal de Suez, à Ismaïlia. Les travaux, effectués en un temps record – une année à peine –, ont permis de doubler l’actuelle voie maritime sur 34 km et d’approfondir un tronçon sur 37 km. Ceci afin d’augmenter le trafic ainsi que les revenus liés. Ces derniers devraient atteindre 5,3 milliards de dollars en 2015 et 13 milliards de dollars en 2023.

 

D’après Yves Bouvart, consultant portuaire, « les travaux du canal de Suez s’inscrivent dans un contexte général de compétition entre les routes maritimes mondiales. (…) C’est également une occasion forte pour l’Egypte de (…) relancer son économie ». C’est également une opportunité en or de prouver aux principales puissances mondiales qu’elle est un pays qui compte désormais à plusieurs échelles : commerciale, sécuritaire et économique. La journée d’inauguration du « nouveau » canal a d’ailleurs été l’occasion de le démontrer.

 

Organisés en grande pompe par Agence Publics, entreprise française fondée en 2010 et dirigée par Gérard Askinazi, les événements du 6 août ont rassemblé de nombreux chefs d’Etat – dont l’émir du Koweït et le roi du Bahreïn –, avec François Hollande, le président de la République française, en invité d’honneur. « La mission et le défi étaient d’associer harmonieusement le savoir-faire français en matière d’événement au potentiel, au dévouement et à la fierté des collaborateurs égyptiens », explique Gérard Askinazi, habitué des grands raouts internationaux.

 

En plus des 280 professionnels venus de France et mobilisés par Agence Publics, le groupe tricolore a coordonné un millier de personnes sur place pour la conception, l’organisation et la retransmission de la cérémonie. « L’Egypte a su faire vibrer le monde autour de cette nouvelle voie maritime et des enjeux considérables qui s’y attachent. Le souhait était à la fois celui de la solennité et d’une réelle émotion identitaire égyptienne », note par ailleurs l’entrepreneur français, conscient que « ce lieu et ce site, hautement importants pour le peuple égyptien, appartiennent aussi à la mémoire collective française. »

 

Au XIXème siècle, l’ouverture du canal de Suez résultait déjà d’une entente franco-égyptienne, les deux nations ayant de concert conçu et financé le projet. Un siècle plus tard, en pleine Guerre Froide, le canal représente à la fois l’entrée du pays dans l’ère moderne et son émancipation économique. Une indépendance que le président al-Sissi entend aujourd’hui préserver avec ce nouveau canal de Suez, véritable symbole du renouveau économique égyptien.

Publié le 25 août 2015 à 11 h 41 min par Laurent Fronsac

Laisser un commentaire