Les neuf vies d’Abubakar Shekau

Les neuf vies d’Abubakar Shekau

Abubakar Shekau a démenti dimanche avoir été tué ou remplacé à la tête du groupe islamiste Boko Haram comme l’avait laissé entendre le président tchadien, Deby. Dans un message audio dont l’authenticité a été vérifiée par le groupe d’experts en renseignement SITE, il le traite, ainsi que son homologue nigérian Buhari, de menteur. Un nouveau saut hors de la tombe pour le leader djihadiste dont la peau a déjà par trois fois été vendue.

 

Dans un enregistrement audio de huit minutes diffusé dimanche, le leader de Boko Haram Abubakar Shekau a répondu aux insinuations d’Idriss Déby Itno sur sa possible mort ou son remplacement à la tête du groupe terroriste. Sa mort avait été annoncée par l’armée nigériane en septembre dernier. « Toute ma gratitude à Allah car grâce à lui, je n’ai pas disparu. Je suis toujours vivant et je ne suis pas mort. Et je ne mourrai pas avant que mon heure soit arrivée, au bon vouloir d’Allah », se vante-t-il. Le président Deby est « un hypocrite » et un « tyran », dénonce Abubakar Shekau. « On peut lire en effet partout sur les médias mondiaux des infidèles que je suis mort, ou que je suis malade et incapable d’agir et que j’ai perdu mon influence dans les affaires religieuses. On doit comprendre que c’est faux. C’est un mensonge en fait. Si c’était vrai, vous ne pourriez pas entendre ma voix au moment où je vous parle. »

 

Le président tchadien Idriss Deby Itno avait déclaré mardi soir à N’Djamena que l’organisation islamiste était « décapitée » et que la guerre se terminerait « avant la fin de l’année ». « Boko Haram va disparaître avec la mise en place de la force mixte qui sera opérationnelle dans quelques jours », censée mieux coordonner les actions des différentes armées de la région (Nigeria, Tchad, Cameroun, Niger, Bénin), avait-il promis. Par ailleurs, le chef de l’État avait évoqué pour la première fois un successeur d’Abubakar Shekau – un certain Mahamat Daoud. L’absence, depuis plusieurs mois, de vidéos montrant Abubakar Shekau a fait dire à certains qu’il avait peut-être été tué ou blessé. Le dernier enregistrement audio remonte à son allégeance au groupe Etat islamique (EI) le 7 mars.

 

Fait notable : ce message de huit minutes en haoussa, la langue la plus parlée dans le nord du Nigeria, a été traduit très rapidement en arabe avant d’être diffusé sur le web, signe que la communication du groupe a été reprise en main par des experts de l’État islamique. Cela démultiplie la force de frappe médiatique de Boko Haram qui, jusqu’à présent, devait donner des vidéos à l’AFP qui, bien sûr, n’en présentait qu’une partie. Désormais, ils ont tous les communicants de l’Etat islamique à leur service. Par ailleurs, dans le message, diffusé dimanche 16 août, le responsable djihadiste parle pour la première fois de lui même comme étant le chef de la branche ouest africaine de l’EI et rend hommage à Abou Bakr al-Baghdadi, le chef du groupe Etat Islamique. Leur nom était, en français, le Groupe sunnite pour la prédication et le djihad. Ils ont changé de nom après avoir fait allégeance à l’Etat islamique, et sont devenus la wilaya de l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest.

 

Était-ce un piège destiné à le faire sortir du bois, ou à susciter la controverse au sein de son groupe ? Si tel était le cas, les propos d’Idriss Déby Itno, le 11 août, ont atteint leur but : susciter une réaction d’Abubakar Shekau. En tout cas, ça n’est pas la première fois que l’armée (nigériane initialement) clame l’avoir tué : Aboubakar Shekau est déjà mort deux fois dans le passé. Ils s’est entouré d’officiers sosies ce qui rend toute indentification délicate.. Pour des experts et des responsables sécuritaires nigérians, « Shekau » n’est qu’un personnage composite, qui emprunte à plusieurs combattants au gré du temps. Selon eux, le Shekau d’origine — le fils de paysans pauvres qui s’est radicalisé dans des écoles coraniques avant de prendre la tête de Boko Haram en 2010 — serait mort il y a plusieurs mois, voire plusieurs années. Pourtant, les Etats-Unis, ainsi que d’autres experts, mettent en doute cette théorie.

 

Durement frappé par les armées tchadienne, nigériane ou camerounaise, Boko Haram a multiplié les raids meurtriers et les attentats-suicides ces dernières semaines. Une nouvelle vague de violence qui a fait au moins 900 morts au Nigeria depuis le 29 mai, selon un comptage de l’AFP. Boko Haram a également frappé pendant cette période le Niger, le Tchad et le Cameroun voisins.

Publié le 19 août 2015 à 16 h 38 min par Jean-Yves Denis

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