Report du procès de Hissène Habré

Report du procès de Hissène Habré

A peine commencé, le procès de l’ex-président tchadien Hissène Habré, accusé de crimes de guerre, crimes contre l’humanité, et torture, a été ajourné au 7 septembre par le président de la Chambre africaine extraordinaire d’assises, Me Gberdao Gustave Kam, pour permettre aux avocats commis d’office de prendre connaissance du dossier. Ce moment historique pour l’Afrique va, semble-il, se faire attendre

 

Ce mardi matin au Palais de justice de Dakar, les avocats d’Hissène Habré, maîtres François Serres et Ibrahima Diawara, ont boycotté l’audience à la demande de leur client. Le président des Chambres africaines extraordinaires d’assises a alors désigné trois avocats sénégalais pour l’assister. Puis le tribunal a annoncé un renvoi du procès pour leur « permettre de s’approprier l’entièreté de ce dossier », donnant « un délai de 45 jours, de sorte que la reprise du procès serait située à la date du 7 septembre. » Au même moment, quelques uns de ses partisans ont manifesté leur colère devant le tribunal. L’ancien président de la République du Tchad, qui a dirigé le pays de 1982 à 1990 avant de s’exiler au Sénégal, est poursuivi pour crimes contre l’humanité, torture et crimes de guerre.

 

En octobre 2000, 17 plaignants portent plainte au Tchad contre leur ancien président et « ses complices. » Le juge d’instruction rejette la plainte. L’information judiciaire n’est cependant pas close. Après quatre ans d’enquête, un juge belge délivre un mandat d’arrêt international contre l’ancien président tchadien poursuivi pour violation du droit international humanitaire. La Belgique demande son extradition. Elle permet la réouverture, après la création des Chambres africaines extraordinaires (CAE), en février 2013. Le 2 juillet 2013, il a été inculpé et placé en détention préventive à la maison d’arrêt et de correction de Dakar. Il est ensuite transféré au  »Pavillon spécial » de la maison d’arrêt et de correction du Cap Manuel, une autre prison de Dakar. Depuis le début du procès, il conteste les chambres africaines extraordinaires créées par le Sénégal et l’Union africaine.

 

Après l’étape de l’inculpation, quatre commissions rogatoires ont été lancées avec déplacement des juges et du parquet au Tchad. Près de 2.500 victimes ont été entendues. Une soixantaine de témoins dont 30 anciens agents de la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS) ont été entendus. Les entretiens avec les victimes ont permis, selon le procureur, de se rendre compte de leur état psychologique et de leur besoin de justice. Les deux déplacements ont « renforcé » les présomptions de violation du droit international qui « transparaissaient déjà dans l’exploitation des informations » de sources gouvernementales comme le rapport de la commission nationale d’enquête du Tchad, les rapports d’ONG et des nombreuses plaintes de victimes.

 

Au deuxième jour de son procès qui s’est ouvert lundi matin, Hissène Habré a une fois de plus été amené de force devant le tribunal spécial. Lorsqu’il a été appelé à la barre, l’ex-président tchadien n’a pas bougé d’un centimètre en préférant adopter une stratégie d’ignorance totale à l’égard de la cour. L’accusé, en détention depuis deux ans au Sénégal, « ne reconnaît pas cette juridiction, ni dans sa légalité, ni dans sa légitimité », avait déjà affirmé Me Ibrahima Diawara. Lundi matin, il avait réussi à provoquer une interruption de séance de plus de trois heures. « Nous regrettons profondément. Une décision pourrait faire le jeu de la tentative de saboter, paralyser une justice dont il redoute le verdict qui le menace. La probabilité est forte que Hissène Habré nous dise qu’il ne veut plus de ses avocats et cela sera une perte pour tout le monde. La justice doit s’exprimer », a indiqué le représentant du Collectif des avocats des victimes, Me William Bourbon.

 

Partageant les même préoccupations de la partie civile, le procureur général des CAE, Me Mbacké Fall, a rappelé que l’accusé n’a jamais voulu collaborer à l’œuvre de justice et ne veut pas rentrer en contact avec ses avocats et leur donner des instructions. Le risque, c’est qu’il arrive à prendre le procès en otage. Si les avocats commis d’office se lancent dans une bataille de procédures, ce sera encore un moyen de saper les bases de ceux qui l’attaquent. La stratégie d’Hissène Habré est claire : se poser en victime d’une vaste coalition néocolonialiste. Habré, entortillé dans un boubou blanc lui couvrant presque tout le visage, a ouvert les hostilités alors que les photographes et les caméras étaient encore dans la salle. « A bas l’impérialisme ! A bas le nouveau colonialisme ! », a-t-il scandé.

 

Ce report risque de représenter une déception pour les 4000 victimes qui se sont constituées parties civiles. « Nous aurions aimé être consultés sur ce délai », a déclaré Me Georges-Henri Beauthier, avocat au barreau de Bruxelles, membre du collectif des avocats des victimes. « M. Habré a le droit de garder le silence mais nous avons le droit à une justice. » Mais en face, la partie adverse n’a pas dit son dernier mot. Et malgré ce report, Souleymane Guengueng, le fondateur de l’Association tchadienne des victimes du régime d’Hissène Habré, reste confiant. L’attente a déjà été longue, et le justice finit généralement par triompher, malgré des délais importants. Hissène Habré, 72 ans, était à la tête d’un régime qui a fait quelque 40 000 morts entre 1982 et 1990, selon les organisations de défense des droits de l’Homme parties civiles au procès.

 

 

Publié le 23 juillet 2015 à 12 h 00 min par Laurent Fronsac

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